François Quesnay n’a pas seulement étudié l’économie. Il a essentiellement inventé sa méthode scientifique.

Avant qu’Adam Smith n’écrive « La richesse des nations », avant que David Ricardo ne trace la carte des avantages comparatifs, il existait un groupe de penseurs français du XVIIIe siècle qui pensaient que la réponse à la prospérité nationale résidait dans le sol. Ils se faisaient appeler économistes. L’histoire les a ensuite qualifiés de physiocrates.

Le terme signifie « règle de la nature ». Et pour eux, la loi naturelle n’était pas qu’un concept philosophique. C’était un projet économique.

L’origine du mot « physiocratie »

Le mot lui-même vous dit tout sur leur vision du monde. Physiocratie vient des mots grecs signifiant « nature » (physis ) et « règle » (kratos ).

Cette école de pensée est apparue en France dans les années 1760. Mais ce n’est pas né dans un amphithéâtre universitaire. Tout a commencé dans les appartements de François Quesnay.

Quesnay était le médecin de la cour de Madame de Pompadour et plus tard du roi Louis XV. Il était d’abord médecin. Sa compréhension de la circulation sanguine et de la capacité du corps à se guérir lui-même a façonné ses théories économiques. Il considérait l’économie comme un système organique. Comme le corps, il avait des rythmes naturels. Tout comme le corps, il pourrait tomber malade s’il était traité avec des médicaments agressifs.

Ce « médicament » était une réglementation gouvernementale.

Rompre avec le mercantilisme

Pour comprendre pourquoi la physiocratie était radicale, il faut regarder contre quoi elle luttait.

Le mercantilisme dominait l’Europe. La croyance dominante ? La richesse était limitée. Il existait sous forme de lingots d’or et d’argent. Pour devenir plus riche, une nation devait exporter plus qu’elle n’importait. Les gouvernements ont imposé des tarifs douaniers, des subventions et des contrôles stricts pour thésauriser le métal et protéger les produits manufacturés nationaux.

Quesnay et ses partisans détestaient cela.

Ils affirmaient que la richesse n’était pas statique. Il pourrait être créé. Et la seule chose qui a créé une nouvelle richesse ? Agriculture.

“La richesse consistait uniquement dans les produits du sol.”

Pour les physiocrates, la fabrication était stérile. Cela a simplement remodelé les matériaux. Le commerce était un jeu à somme nulle. Seule l’agriculture génère un « produit net » (produit net ). Il s’agissait du surplus qui restait une fois tous les coûts couverts. C’était le seul véritable ajout à la richesse d’une nation.

Il s’agissait d’une attaque directe contre l’obsession mercantiliste pour les pièces de monnaie et les réglementations commerciales complexes. Les physiocrates voulaient un travail et un commerce libres de toute contrainte.

Le Tableau Économique

En 1758, Quesnay publie son ouvrage le plus célèbre : le Tableau Économique.

C’était un tableau. Un diagramme simple et schématique.

Il a cartographié les flux d’argent et de biens entre trois classes principales :

  1. La classe productive : Agriculteurs et travailleurs agricoles.
  2. La classe des propriétaires : Propriétaires fonciers, y compris la noblesse et l’Église.
  3. La classe stérile : Artisans, commerçants et fabricants.

Le Tableau a démontré que la richesse ne coulait que de la terre vers le reste de la société. Sans les surplus agricoles, la classe stérile n’avait rien à transformer. Les propriétaires n’avaient rien à dépenser.

La logique était stricte. Si l’on taxait trop lourdement les agriculteurs, le cycle se brisait. Si l’on restreignait le commerce, l’excédent diminuait. L’économie stagnerait.

Qui étaient les physiocrates ?

Le salon de Quesnay à Versailles devient le centre du débat économique. Mais il n’était pas seul.

Son premier grand disciple fut Victor Riqueti, marquis de Mirabeau. Mirabeau écrivit Explication du Tableau économique en 1759 et Théorie de l’impôt en 1760. Il développa les idées de Quesnay, plaidant pour un impôt unique sur les terres.

Puis vint Pierre Samuel du Pont de Nemours. Arrivé dans l’entourage de Quesnay en 1763, du Pont devient le principal évangéliste de l’école. Il publie les écrits de Quesnay sous le titre La Physiocratie en 1767. C’est là que le nom est resté.

D’autres personnalités ont rejoint le groupe :
P.P. le Mercier de la Rivière
G.F. le Trosne
* L’abbé Nicolas Baudeau
* L’abbé P.J.A. Roubaud

Du Pont et Roubaud utilisaient des revues comme la Gazette du commerce pour diffuser leurs idées. Baudeau édite les Ephémérides du citoyen. Ils construisaient un empire médiatique pour un système agraire de libre marché.

Pourquoi l’école s’est effondrée

Les idées étaient logiques. Ils étaient systématiques. Mais ils étaient aussi profondément contradictoires.

Les physiocrates prétendaient croire à la liberté naturelle. Pourtant, ils pensaient que le gouvernement devait fixer les taux d’intérêt. Ils louaient le cultivateur mais cédaient toutes les richesses au propriétaire. Ils parlaient de prix équitables mais ignoraient les complexités des fluctuations du marché.

Ils étaient un mélange de féodalité conservatrice et de libre-échange révolutionnaire.

En 1768, l’école était déjà en déclin. Le vent politique tournait.

En 1774, Jacques Turgot devient contrôleur général. Turgot n’était pas un physiocrate, mais il partageait leur croyance en la dérégulation. Les physiocrates se rallièrent à lui. Ils y virent une opportunité de mettre en œuvre leurs théories au niveau national.

C’était une erreur.

Les réformes de Turgot menaçaient les intérêts bien établis de la noblesse et des corporations. Il a été accusé de laisser les théoriciens diriger le gouvernement. Il fut démis de ses fonctions en 1776. Les principaux physiocrates furent exilés. Le mouvement est mort.

L’impact durable

On pourrait penser que l’effondrement de l’école signifie que leurs idées étaient fausses.

Mais regardez de plus près.

Beaucoup de leurs principes fondamentaux ont survécu. Leurs théories du libre-échange ont influencé le traité commercial anglo-français de 1786. Le décret de la Révolution française du 29 août 1789 a libéré le commerce des céréales, une victoire directe pour les principes physiocratiques. L’impôt foncier institué par l’Assemblée constituante en décembre 1790 suivait leurs préceptes.

Même Adam Smith respectait Quesnay. Il l’a qualifié de grand homme. Le propre travail de Smith était, à bien des égards, une correction d’erreurs physiocratiques et non un rejet de leur approche scientifique.

David Ricardo a finalement démoli l’idée selon laquelle la terre était la seule source de richesse. Mais il a utilisé les mêmes méthodes rigoureuses et logiques que celles mises au point par les physiocrates.

La doctrine spécifique selon laquelle seuls les agriculteurs créent de la richesse était erronée. La méthode – selon laquelle l’économie devait être une science des lois naturelles et non du favoritisme politique – était la bonne.

Les physiocrates n’ont pas gagné le débat sur ce qui constitue la richesse. Mais ils ont changé la façon dont nous posons la question. Ils ont fait passer l’économie de la philosophie morale à la science analytique.

Et ce changement est toujours important aujourd’hui.